Le sauna en Finlande est classé au patrimoine immatériel de l’UNESCO et Tampere en est la capitale mondiale auto-proclamée. On y trouve en effet une grande quantité de saunas publics, et encore plus de saunas privés car la plupart des habitations, maisons comme immeubles, comportent au moins un sauna. D’ailleurs, un proverbe finlandais dit qu’une maison sans sauna n’est pas un foyer. C’est aussi à Tampere qu’il y a le plus vieux sauna encore en activité, qui date de 1905. Bien au-delà d’une pratique commerciale ou d’une tendance, le sauna fait partie du mode de vie, même s’il existe évidemment des Finlandais qui n’y vont pas. Une des caractéristiques du sauna finlandais, c’est le fait de mettre de l’eau sur des pierres chaudes pour produire le « löyly » la vapeur. Le sauna est un lieu social, on s’y retrouve, on y discute. Mais c’est aussi être un lieu de calme, de silence, un des seuls endroits où l’on ne garde pas son téléphone dans sa poche. Je me demande à quel point cette pratique du sauna participe au sentiment de tranquilité que l’on ressent un peu partout en Finlande (le calcul « sauna + nature + peu de promiscuité = sérénité » est-il correct ?).

Les premiers saunas sont apparus dans le nord de la Finlande vers 1000 avant J-C et étaient à moitié enterré dans une colline. Au centre, il y avait un feu qui brulait trois jours pour arriver à la chaleur optimale, sur lequel étaient posées des pierres. La fumée était ensuite évacuée et ne restaient que les pierres chaudes, et les murs qui concentraient la chaleur, si j’ai bien compris. C’était une pièce de vie, on y cuisinait, on y faisait sécher du lin et du seigle. C’est peu à peu devenu une cabane à part entière avec un poêle et une évacuation de la fumée. Les malades y étaient soignés, les femmes y accouchaient et on y faisait les derniers soins aux morts. Pour une naissance, la sage-femme s’occupait de la chaleur du sauna, certainement entre 20 et 30°C, pas à 80°C quand même. Le jour de son mariage, la future mariée allait au sauna notamment pour avoir le rose aux joues. Le sauna avait aussi un aspect spirituel important et était considéré comme le seuil entre le monde terrestre et l’au-delà. On y vénérait les cinq éléments (oui oui y compris Milla Jovovitch) et il servait à nettoyer son âme. Une partie de la mythologie du sauna apparaît dans le Kalevala, l’épopée nationale composée par Elias Lönnrot à partir des récits et poésies populaires oraux, et dans les chants runiques finlandais. Vers 1890, la médecine traditionnelle a été déclarée illégale et parler de pratiques surnaturelles ou spirituelles du sauna est devenu tabou. Aujourd’hui la pratique du sauna est encore associée à certaines fêtes dans l’année, à Noël, à Pâques, à Juhannus… Il existe aussi des saunas où l’on peut être initié aux rituels, et où la dimension spirituelle est célébrée.

Nous allions déjà au sauna en France, et étions habitués à trouver une notice de comment faire une bonne séance de sauna. De tous les saunas où nous sommes allés en Finlande, il n’y en a qu’un qui affichait des recommandations. Sinon, on respecte une étiquette induite par la pratique, le lieu et la culture commune du sauna : certains moments sont silencieux, on demande avant de mettre de l’eau sur les pierres, on ne fixe pas les autres… Par contre, dans aucun des saunas nous n’avons trouvé de sablier. La bonne durée de cuisson est celle que l’on ressent comme étant la bonne pour soi. Personnellement je sors dès que mon coeur s’accélère et que ça commence à être inconfortable. Ce peut être au bout de deux, cinq, dix minutes ou plus, selon la température du sauna, selon la fatigue, l’humeur…

Avec Maxime nous avions instauré notre petit rituel de sauna hebdomadaire, lui le mardi et moi le jeudi soir. Quand j’y vais, c’est le tour des femmes. Ça fait sauter Achille au plafond, il trouve ça très injuste qu’il y ait un tour des femmes et pas de tour des hommes. Je lui dit que c’est comme un paiement de la dette des hommes envers les femmes. Non c’est pas ça la raison ? Mon analyse s’arrêtera là. Mais pour nourrir la reflexion je peux quand même vous dire qu’un film documentaire de 2010, « Miesten vuoro » (« le tour des hommes ») ou « The steam life » en Anglais, montre comment le sauna est le lieu de la confidence… pour les hommes.

Bref le jeudi soir, je vais au sauna au bord du lac, dans une grande maison ancienne du quartier résidentiel de Tahmela. C’est un lieu associatif, avec un petit café, une bibliothèque pour les enfants, des expositions d’artistes et des concerts. Une fois son ticket acheté, il faut descendre un escalier caché derrière une porte, au bout duquel on arrive dans un couloir en béton qui sent un peu l’humidité et le pipi. Une porte où est punaisée une feuille gondolée rappellant de mettre son maillot de bain pour aller se baigner ouvre sur le jardin. Une autre avec un petit écriteau « naiset » indique l’entrée du vestiaire des femmes. Je me change sur des caillebotis en bois. Puis il y a les douches, avec dans un coin il y a un rideau aux motifs de feuilles de monstera et dans un autre, la porte du premier sauna.

Quand je l’ouvre, la chaleur m’enveloppe, je m’assois sur l’un des larges bancs en bois. La pièce est en partie carrelée, une fenêtre encadrée de rideaux beiges aux motifs de fleurs des champs, donne sur le jardin. Un gros poêle à bois crépite, chauffe et colore d’orange dansant le mur opposé. Quand je sors de là en repassant par la salle de bain, puis par le vestiaire, puis par le couloir, j’arrive dans le jardin. Un escalier de planches descend jusqu’au lac, sous les arbres, bordé par les lilas, les lys martagon et les fraisiers sauvages. Arrivée au lac, je me baigne face aux îles, avec les grèbes huppées et les mouettes. Une fois il a plu. Une fois le vent formait de grosses vagues. Une fois il faisait chaud. La première fois que je suis venue, c’était au mois de février, avec ma maman. Il faisait nuit, le lac était gelé, le sentier pour y accéder était balisé par des bougies et des lampions. Deux trous dans la glace étaient creusés, l’un au bout de l’escalier l’autre à quelques mètres, obligeant à marcher sur le lac, à la lueur des lanternes.


Quand je sors de l’eau, je laisse couler toutes mes préocuppations. Un proverbe finlandais dit que les problèmes sont solubles dans l’eau. Je remonte par le même escalier, avec une conscience aiguisée des graviers, des racines et de la terre sous mes pieds. En haut je traverse la cour avec des tables et un barbecue, un petit jardin potager dotée d’une immense rhubarbe et des groseillers aux grappes encore vertes. Un autre sauna est installé là, noir et rouge, un coffre plein de bûches à ses pieds. Je rince mes pieds dans une bassine et je tire la poignée fabriquée avec une branche tordue. En entrant je baisse la tête pour éviter la feutrine rouge qui empêche la chaleur de sortir. À gauche le feu brûle dans le poêle, en face un escalier étroit mène aux bancs plongés dans le noir. Deux petites lucarnes laissent entrer la lumière et libèrent la vue sur les arbres. Une guirlande lumineuse permet de ne pas manquer les marches, en entrant mes yeux aveuglés ne voient rien de l’étage. Un visage en terre cuite d’homme qui rit est posé parmi les pierres, je jette de l’eau dessus et c’est comme si c’était lui qui soufflait le löyly brûlant.

C’est un endroit sans chichis, l’essentiel est là, tout le monde est gentil et accueillant. Je retrouve plus ou moins les mêmes femmes d’une fois sur l’autre, nous sommes une dizaine à tout casser pour les deux saunas. L’une d’elle m’a dit : « c’est le meilleur sauna à Tampere », et je la crois.

J’ai emmené les enfants dans mon sauna favori, et l’expérience leur a beaucoup plu. Nous sommes maintenant au fait qu’il n’y a pas de restriction d’âge pour aller au sauna mais qu’il faut être à l’écoute de ses sensations. On laisse les enfants s’installer où ils veulent et sortir quand ils veulent. Au sauna de la piscine, les mamans viennent avec les bébés, plutôt en bas où la chaleur est plus faible. Une copine m’a raconté qu’il y a un sauna dans le jardin d’enfants où elle travaille. Ce n’est pas quelque chose de fréquent, et c’est dû au fait que le bâtiment avait une autre destination au départ. Les enfants de la crèche enfilent leurs maillots de bain et y vont plusieurs fois dans l’année, à Noël, avec des biscuits à la cannelle, à Juhannus munis de fouets fabriqués avec des rameaux de bouleau. Nous avons d’ailleurs testé le fouet de branches de bouleau quand nous étions au mökki avec les copains. C’est agréable, les branches et les feuilles se ramollissent avec la chaleur, et libèrent des odeurs de sève fraiche. Le fait de se taper la peau avec libère l’huile essentielle, la saponine et autres substances de l’arbre, ça a un effet stimulant sur la circulation sanguine et relaxant sur les muscles, en plus de renforcer le système immunitaire. C’est sûr, le sauna au bord du lac va nous manquer.

Fouet de rameaux de bouleau fait maison (vihta ou vasta en finnois)
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